La réversion Agirc-Arrco est aujourd’hui fixée à 60 % des droits du défunt, sans condition de ressources ni durée minimale de mariage, mais un projet de proratisation selon la durée du mariage menace de réduire drastiquement cette pension pour 4,4 millions de bénéficiaires (COR, 2025), dont 87 % sont des femmes (DREES, édition 2025).
Un projet de double proratisation des pensions de réversion Agirc-Arrco est en discussion depuis des mois, sans accord trouvé à ce jour. Si vous êtes veuve ou veuf du secteur privé, cette réforme pourrait réduire vos droits jusqu’à 87 % dans certains cas. Cet article décrypte les simulations concrètes, les profils les plus vulnérables et le blocage institutionnel qui laisse la situation en suspens.
Proratisation Agirc-Arrco : comment le taux de 60 % pourrait s’effondrer
Aujourd’hui, la règle est simple. Lorsque votre conjoint décède, vous percevez 60 % des points Agirc-Arrco qu’il avait accumulés. Aucune condition de ressources. Aucune durée minimale de mariage. C’est l’une des règles les plus protectrices du paysage français de la retraite.
Le projet de double proratisation changerait cette logique du tout au tout.
Le mécanisme envisagé par le COR appliquerait successivement deux ratios. D’abord, un ratio durée de mariage sur durée d’assurance du défunt. Ensuite, un partage entre conjoints. Le taux effectif de 60 % s’effondrerait mécaniquement, selon la durée du mariage (COR / Pleine Vie, juin 2026).
Les simulations disponibles sont parlantes. Avec un mariage de 5 ans sur une carrière de 40 ans, la pension de réversion passerait de 719 euros mensuels à environ 90 euros. Soit une perte de plus de 87 %. Avec un mariage de 20 ans sur la même carrière, le ratio atteint 25 %. Un assuré ayant accumulé 10 000 points verrait sa réversion tomber à 2 157,90 euros bruts annuels, contre 8 631,60 euros aujourd’hui.
Ces montants sont bruts ; l’impact net varie selon la situation fiscale de chaque bénéficiaire.
Pourquoi le taux de 60 % est-il si important à préserver ? Parce qu’il compense une absence structurelle. Selon Cap Retraite (juin 2026), ce taux a été historiquement fixé à ce niveau parce que le régime complémentaire ne prévoit pas de minimum garanti ni de bonifications pour enfants, contrairement au régime général. Toute baisse ou proratisation fragilise donc davantage les bénéficiaires, sans filet de sécurité alternatif.
La comparaison avec le régime général éclaire l’enjeu. Le régime général applique une réversion de 54 %, mais avec une condition de ressources, le plafond est fixé à 25 001,60 euros pour une personne seule en 2026 (régime général, 2026). En revanche, il n’applique aucune proratisation selon la durée du mariage. L’Agirc-Arrco, en envisageant cette proratisation, irait donc plus loin dans la restriction que le régime de base. Découvrez notre article sur la pension de réversion Agirc-Arrco : pourquoi elle suit des règles différentes de la retraite de base et ce que cela change concrètement.
Qui perd le plus ? Les profils vulnérables face à la proratisation
Ces pourcentages ont un visage, majoritairement féminin.
Selon la DREES (édition 2025, données 2023), 87 % des bénéficiaires de pension de réversion sont des femmes. Ces mêmes femmes perçoivent des pensions de droit direct inférieures de 38 % en moyenne à celles des hommes, un écart qui tombe à 25 % une fois la réversion intégrée, ce qui illustre à quel point ce droit dérivé compense une inégalité structurelle de carrière. Pour elles, la réversion n’est pas un complément : c’est souvent une ressource centrale.
Trois profils concentrent l’essentiel du risque (Pleine Vie, juin 2026).
Le premier profil est celui des personnes en première union tardive. Une femme qui se marie tardivement, après des années de vie commune non officialisée, puis perd son conjoint après cinq ou dix ans de mariage légal, serait la grande perdante de la proratisation. Sa durée de mariage, courte par définition, ferait chuter le ratio à des niveaux proches de zéro. À noter : à l’Agirc-Arrco, tout remariage entraîne déjà la suppression définitive et irréversible de la réversion, une règle qui rend le profil du remariage tardif inéligible à la réversion du premier conjoint, indépendamment de toute réforme.
Le deuxième profil concerne les couples pacsés ou en concubinage de longue date. Aujourd’hui déjà exclus de toute réversion Agirc-Arrco, ils pourraient bénéficier d’une ouverture du dispositif si la réforme aboutit, mais uniquement sous conditions encore non définies. Pour ceux qui se marient tardivement après une longue vie commune, la proratisation selon la durée légale du mariage les pénaliserait doublement.
Le troisième profil est celui des femmes peu cotisantes. Celles qui ont peu travaillé, ou travaillé à temps partiel pour élever des enfants, disposent d’une pension propre faible. La réversion Agirc-Arrco représente pour elles une part décisive du revenu. La proratisation les toucherait de plein fouet, sans aucun minimum garanti pour amortir la chute.
L’UNSA Retraités a pris position sur ce dossier. L’organisation estime que « la réforme des pensions de réversion soulève des questions de pertinence face aux enjeux d’équité ». Cette formulation prudente traduit une réalité : réduire la réversion au nom d’une logique actuarielle, sans tenir compte des inégalités de carrière entre hommes et femmes, revient à aggraver des écarts déjà documentés.
L’absence de minimum garanti dans le régime Agirc-Arrco rend cette question d’autant plus aiguë. Contrairement au régime général, qui dispose de mécanismes de solidarité, le régime complémentaire ne prévoit aucun plancher. Ce que la proratisation retirerait, rien ne le remplacerait.
Réforme en suspens : pourquoi les partenaires sociaux ne trouvent pas d’accord
Le 17 octobre 2025, le conseil d’administration d’Agirc-Arrco s’est réuni pour statuer sur les évolutions du régime. Aucun accord n’a été trouvé (Agirc-Arrco, octobre 2025). La situation reste en suspens depuis cette date.
Ce blocage est structurel, pas conjoncturel.
Agirc-Arrco est pilotée par les partenaires sociaux, patronat et syndicats, et non par le législateur. Toute modification du régime doit faire l’objet d’un accord national interprofessionnel (ANI), suivi d’une transposition dans le règlement du régime. Sans consensus, rien ne change. Et en l’absence de consensus, c’est l’incertitude qui s’installe, une incertitude qui pèse directement sur les millions de retraités concernés.
Le 1ᵉʳ décembre 2025, le COR a tenu un colloque consacré aux droits familiaux et conjugaux de retraite, présentant son rapport publié le 20 novembre 2025. Ces travaux alimentent les discussions sans les débloquer.
D’autres pistes circulent en parallèle. Le COR envisage notamment d’étendre la réversion aux partenaires de PACS et aux concubins (COR, 2026). Cette ouverture serait une avancée pour des millions de couples non mariés, aujourd’hui totalement exclus du dispositif. Mais elle ne résout pas la question de la proratisation pour les couples mariés.
Une autre piste a été évoquée : un taux unifié à 50 %, commun aux régimes général et complémentaire. Selon le COR (2025), cette option ferait perdre 8 à 10 % de pension de réversion aux veuves et veufs du secteur privé couverts par l’Agirc-Arrco. Ce serait moins brutal que la double proratisation, mais représenterait tout de même une dégradation nette.
Une piste discutée dans les négociations prévoit que les pensions de réversion déjà attribuées ne seraient pas recalculées, seules les nouvelles demandes seraient concernées. Aucune décision n’est toutefois arrêtée à ce jour. Si vous percevez déjà une réversion, vos droits actuels ne seraient a priori pas remis en cause, mais rien n’est formellement garanti tant qu’aucun accord n’est signé. Retrouvez aussi notre article sur l’Agirc-Arrco verse une pension de réversion souvent oubliée. Une somme considérable que peu réclament, comment faire.
Ce qu’il faut retenir
La proratisation selon la durée du mariage n’est pas un simple ajustement technique. Elle fragiliserait davantage un régime qui n’offre déjà aucun filet de sécurité alternatif, ni minimum garanti, ni bonification pour enfants. Pour les femmes qui représentent 87 % des bénéficiaires et perçoivent des pensions de droit direct inférieures de 38 % à celles des hommes, la réversion n’est pas un avantage : c’est une nécessité.
Tant que les partenaires sociaux restent bloqués, les droits actuels demeurent en vigueur. Mais l’incertitude elle-même est source d’inquiétude pour les millions de retraités concernés.
Rappelons enfin que le délai pour demander la réversion Agirc-Arrco est de 12 mois après le décès du conjoint : au-delà, les mois non réclamés sont définitivement perdus (Agirc-Arrco, juin 2026).
Avez-vous déjà demandé une simulation de votre réversion auprès d’Agirc-Arrco ? Si vous êtes en union libre ou pacsé depuis de nombreuses années, avez-vous mesuré ce que l’absence de mariage vous ferait perdre en cas de décès de votre conjoint ?
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