La capitalisation séduit 72 % des Français, mais la vraie facture est cachée : payer les retraites d’aujourd’hui et sa propre épargne en même temps

Adopter la retraite par capitalisation a un prix que le débat n’affiche jamais : payer, pendant toute une génération, les pensions des 17 millions de retraités actuels et financer en même temps sa propre épargne.

La capitalisation n’est plus une idée réservée aux libéraux. 72 % des Français se disent favorables à un étage complémentaire, selon un sondage Toluna Harris Interactive pour l’Observatoire Hexagone de février 2025. François Hollande en glisse une part dans son livre paru en septembre, Sarah Knafo en a fait une proposition de loi. Philippe Crevel, économiste et directeur du Cercle de l’épargne, suit l’épargne et la retraite depuis plus de vingt ans : « On a l’impression d’être dans une impasse sur la retraite par répartition. »

La capitalisation ne pèse pourtant qu’environ 2 % des revenus des retraités français. Dans sa note de mars 2026, Fipeco la chiffre à 2 % des retraites perçues, contre 18 % en moyenne dans l’OCDE. Rattraper ce retard suppose des fonds de pension d’au moins 1 000 milliards d’euros, et jusqu’à 2 000 milliards. C’est là que la promesse bute sur la mécanique.

Payer deux fois : le nœud de la transition

Dans le système par répartition, les cotisations des actifs servent à payer le jour même les pensions des 17 millions de retraités actuels. La capitalisation fonctionne à l’envers : les cotisations sont placées, capitalisées, puis redistribuées à celui qui a cotisé.

Basculer d’un système à l’autre ne libère pas les actifs de la charge des pensions en cours. « Il faut payer l’intégralité des 17 millions de retraités, alors que l’on a déjà du mal à le faire, et par-dessus le marché payer pour la capitalisation », prévient Philippe Crevel. L’économiste juge qu’une montée en charge « nécessite quasiment une génération ».

L’ordre de grandeur donne le vertige. Si les cotisations prévues par la loi Thomas de 1997, jamais appliquée puis abrogée, avaient été versées, la France disposerait aujourd’hui de 800 à 1 000 milliards d’euros.

L’IREF rappelle que les cotisations ne couvrent que 66 % de la charge des retraites, les contribuables comblant plus de 100 milliards d’euros par an. Avec 1,7 cotisant par retraité aujourd’hui contre 1,2 attendu en 2070, la marge ne se refermera pas seule. Découvrez notre article sur la réforme des retraites suspendue l’an dernier : le Sénat propose de la rétablir, en espérant récolter 600 millions d’euros en 2027.

Pourquoi la facture grimpe à 2 000 milliards

L’attrait de la capitalisation tient à son rendement. Philippe Crevel retient environ 4 % par an, lissé sur longue période. Capitaliser quarante ans à ce rythme transforme environ 11 700 euros de cotisations annuelles, le cas d’un salaire moyen de 3 500 euros brut, en près de 1,1 million d’euros.

La répartition offre beaucoup moins sur la même durée. Le Conseil d’orientation des retraites (COR) évalue son rendement implicite entre 0,8 % et 1,2 % par an pour les générations nées depuis les années 1970, soit 550 000 à 600 000 euros. L’écart tient à la démographie : en répartition, le rendement suit la masse salariale, donc le nombre de cotisants.

Tout se joue sur le volume de départ. La capitalisation volontaire plafonne : les plans d’épargne retraite (PER) pèsent environ 150 milliards d’euros, contre plus de 2 000 milliards pour l’assurance-vie, plus avantageuse fiscalement. François Ecalle, ancien magistrat de la Cour des comptes et président de Fipeco, en conclut qu’un décollage réel exige la capitalisation obligatoire ou des avantages comparables à l’assurance-vie. Trois actifs sur quatre ne disposent d’aucun produit d’épargne retraite, surtout dans les TPE-PME.

Désindexer, geler : la facture qu’on n’affiche pas

Qui finance la transition ? Deux pistes se dégagent. La première : une hausse des cotisations pour couvrir tous les actifs. La seconde : puiser dans le système actuel en désindexant les pensions, c’est-à-dire en cessant de les revaloriser avec l’inflation.

François Hollande défend une version de cette idée, avec une revalorisation limitée à 1 % par an pendant cinq ans. L’effet serait concret : un gel de trois ans avec 2 % d’inflation par an fait perdre près de 6 % de pouvoir d’achat, soit environ 100 euros par mois sur une pension brute de 1 700 euros.

François Ecalle chiffre à 120 milliards d’euros l’effort nécessaire pour stabiliser la dette, et appelle à avoir « le courage » de reculer l’âge effectif de départ et de désindexer. Philippe Crevel écarte, lui, une baisse des pensions : « Si l’on diminue les pensions de 10 à 15 %, on ne se fait pas élire. » Le gel des pensions guette dans les deux systèmes.

La capitalisation comporte aussi ses risques. La note de l’économiste Bertrand Martinot pour la Fondation pour l’innovation politique, discutée au COR en décembre 2025, en liste quatre : la volatilité des rendements, l’érosion des placements à taux fixe par l’inflation, la tentation pour un État en crise de puiser dans les fonds, et le coût pour les générations intermédiaires qui paient deux fois. S’y ajoutent les frais de gestion et le fait que la capitalisation profite d’abord à ceux qui peuvent épargner.

Le retard français pèse enfin. La Suède a réformé dès 1994-1999, l’Allemagne a créé ses plans Riester en 2001, les Pays-Bas disposent de fonds de pension depuis des décennies. « On a attendu trop tard, et l’on se retrouve complètement coincés par la situation des finances publiques », regrette François Ecalle. La capitalisation paraît aussi tentante qu’inaccessible : il faudrait faire des efforts considérables aujourd’hui pour en faire moins demain. Retrouvez aussi notre article sur le cumul emploi-retraite : celui qui a tous ses trimestres est en réalité le grand perdant de la règle qui s’applique dès janvier 2027.

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